Prévenance

Violences scolaires : une victoire des victimes ?

Le 1er juin 2026 l’Assemblée nationale a voté une loi visant à protéger les enfants et à lutter contre les violences en milieu scolaire[1]. Il s’agit des violences commises par les adultes, des violences scolaires. Elle fait suite aux travaux d’une commission parlementaire rassemblée après la révélation de violences commises au sein de l’institution Notre-Dame de Betharram[2]. Dans cet article ce texte sera considéré dans son surgissement issu de la mobilisation de collectifs de victimes, et de leurs allié.e.s, comme dans le changement de regard sur l’enfant et l’éducation qu’il officialise. Mais ce changement reste fragile et la période actuelle est grosse de contradictions qui peuvent faire de cette « victoire des victimes » une simple victoire d’étape, bien vite remise en cause dans un backlash éducatif, un retour du bâton qui ne serait pas que symbolique.

Contre la loi du silence

La loi du plus fort s’appuie sur la loi du silence. Être victime c’est être silencée[3]. La sidération, la honte, le gaslighting[4], la colonisation du psychisme des victimes[5] sont autant de mécanismes et d’émotions connus qui privent les victimes de leur parole, parfois de leur mémoire, et protègent les agresseurs. Le silence des victimes a été tel qu’au début de ce siècle pouvait encore paraître un livre au titre évocateur : Les victimes, des oubliées de l’histoire ?[6]. La victimation secondaire qui consiste à ne pas écouter et ne pas croire les victimes est un des éléments clefs de cet oubli historique et systémique. Mais grâce en particulier aux luttes féministes, désormais intersectionnelles, bien des choses ont changé. Qu’on ne s’y trompe pas : les affaires de violences scolaires sont inscrites dans l’autorité patriarcale, renforcée par le côté « internat punitif » dans le cas de Betharram[7] et de plusieurs institutions qui ont été dénoncées. Depuis #Metoo l’intense libération de la parole des femmes autorise la révélation des violences vécues en tant qu’enfants, quel que soit le genre – et l’on sait bien qu’il est difficile pour un homme de s’avouer victime, en particulier de violences sexuelles.

Mais cela ne doit pas conduire à un fatalisme de la passivité éternelle des victimes. Grâce à la constitution de collectifs, d’associations, grâce aussi au courage de lanceurs d’alerte – trop souvent victimes secondaires placardisées – la parole a émergée, a été massivement entendue et crue, malgré les dénégations et les minimisations. Grâce aussi et au courage transpartisan de Violette Spillebout (députée EPR) et Paul Vannier (député LFI) ainsi que par des alliances nouées entre autres avec les syndicats, malgré les manœuvres dilatoires de certains partis.  Aucun député n’a osé s’opposer au vote de ce texte, signe de l’extraordinaire force de cette parole, même si certains articles n’ont pas été votés – dont celui sur le secret de la confession, par opposition de la droite et de l’extrême droite.

Un nouveau regard sur l’enfant

Ce changement dans l’écoute des victimes est le signe du long changement historique des regards sur l’enfant. L’éducation a longtemps été considérée comme un dressage, comme une correction du trop-plein enfantin de nature et d’animalité. D’où la fondation d’une pédagogie du redressement, qui a dominé l’histoire de l’éducation occidentale jusqu’au XIXe siècle. Contrairement à une idée reçue et exploitée politiquement ad nauseam[8] ce n’est pas mai 68 qui a placé l’enfant au centre, qui a démonétisé l’usage de la violence en éducation. Si l’on sait désormais ce que la thèse d’Ariès sur la découverte de l’enfant avait d’excessif en niant l’amour pour l’enfant dans les familles anciennes[9]il n’en reste pas moins vrai qu’une profonde mutation du rapport à l’enfant s’est produite dès le XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle.  Dans la modernité, l’enfant est progressivement devenu une valeur fondamentale de la famille, jusqu’à devenir un allant-de-soi.

Le développement postmoderne d’autres modèles familiaux ne remet pas en cause cette évolution : même dans la famille à la carte l’amour pour l’enfant reste une valeur cardinale. L’idéal de non-violence – avec toutes les fragilités concrètes d’un idéal – impose de nouvelles normes à l’éducation : la modernité en privilégiant l’affection a dévalorisé la violence éducative. C’est à l’échelle des siècles qu’une nouvelle vision de l’enfant s’est imposée, jamais parfaitement, et avec tous les risques de l’enfermement dans un milieu familial restreint. Ce qui n’a pas empêché une cohabitation de cette image avec celle de l’enfant à dresser. La loi qui vient d’être votée officialise cette valeur de la non-violence dans l’éducation scolaire. En témoignent cette modification du code de l’éducation :

L’article L. 111-7 est ainsi rédigé : « L’école garantit le respect de la dignité et de l’intégrité physique et psychologique des élèves et des étudiants. Tout élève ou étudiant a droit à une formation sans violence morale ni physique et sans harcèlement. Tout recours aux châtiments corporels ou à tout autre traitement humiliant ou dégradant à leur encontre est interdit. »

La rupture légale avec la pédagogie du dressage est actée. Et, ce qui est tout aussi important, ce que l’on nomme les « Violences éducatives ordinaires » sont clairement interdites.

Au risque du backlash éducatif

L’application de la loi ne sera pas simple. Des questions de moyens seront cruciales. La formation obligatoire ne sera pas aisée à mettre en place. Si elle consiste à ne rajouter que quelques heures à la formation initiale l’impact sera restreint. La nouvelle loi, en prônant la mise en place dans chaque école de lieux où recueillir la parole des enfants, marque un pas indispensable. Mais ce pas sera rendu difficile par le risque actuel d’une remise en cause autoritariste, politique et sociale d’une éducation bienveillante, qui accorde valeur à cette parole de l’enfant (dont on comprendra qu’elle n’est pas celle du seul enfant victime).  

L’autoritarisme est redevenu désirable et marque le débat politique et éducatif. Une large majorité de Français (85%) adhère à l’affirmation « l’autorité est une notion qui se perd en France de nos jours » (sondage IFOP, 2023). Ainsi 54% des Français approuvent l’idée d’un « homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement » et 73% souhaitent « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ». 30% pensent que ce serait une solution que l’armée dirige le pays[10]. Et 69% pensent que la justice est trop laxiste. Ce laxisme est aussi décrit au niveau éducatif, supposant que l’absence de sévérité, l’abandon d’une idéologie du respect par la crainte – et par les Violences Educatives Ordinaires – est responsable d’une décadence sociétale. Il est frappant d’entendre dans le discours politique combien l’ensauvagement de la jeunesse est un thème porteur. Ce retour de l’enfant-sauvage est retour d’un archaïsme anthropologique qui situe l’enfance comme âge de sauvagerie et de déraison. Mais un archaïsme réactivé sur « l’enfant des autres », dans une croyance en l’ethnoviolence. C’est aussi dans cet archaïsme que l’on peut lire le « choc carcéral » et le « choc d’autorité » réclamé par une partie de la classe politique, comme seule solution aux émotions soulevées par les violences révélées et les faits-divers médiatisés.

Cela est aussi théorisé par certains praticiens, dont le pédiatre Aldo Naouri, qui demande contre le pouvoir des mères une place pour le père[11].  L’urgence serait de « restaurer nos valeurs fondamentales », à savoir « la hiérarchie au sein de la famille ». On comprend comment patriarcat et masculinisme peuvent s’appuyer sur une telle « théorisation ». Sur le plan de l’éducation scolaire, la critique est portée par tout le courant des antipédagogues, aux succès d’édition impressionnants.  Ainsi du polémiste Brighelli dont l’ouvrage au titre juvénophobe La Fabrique du crétin (2005) a été largement relayé. Pour lui les pédagogues et psychologues mènent le savoir et l’école vers l’apocalypse, à force de prôner droits de l’enfant et importance de sa parole contre la sagesse magistrale.

La récupération de la parole des victimes par ceux-là même qui portent ce discours autoritariste violentogène rendrait leur victoire bien amère. Le combat éducatif est un combat politique.

Eric Debarbieux, chercheur et Vice Président de Prévenance.
Dernier ouvrage paru (2025) : Zéro Pointé ? Une histoire politique de la violence à l’école.
Editions Les liens qui libèrent.


[1] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17t0294_texte-adopte-seance

[2] Rapport et débats : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cion-cedu/l17b2835_rapport-fond   Rapport, n° 2835 17e législature

[3] Voir la tribune de Viviane Albenga https://theconversation.com/lenvers-des-mots-silencier-197959

[4] Dickson, P., Ireland, J. L., & Birch, P. (2023). Gaslighting and its application to interpersonal violence. Journal of criminological research, policy and practice, 9(1), 31-46.

[5] Salmona, M. (2022). 2. La fabrique des psychotraumatismes La mémoire traumatique et la dissociation à l’œuvre. Le livre noir des violences sexuelles (3e éd, p. 107-204). Dunod. https://shs.cairn.info/le-livre-noir-des-violences-sexuelles–9782100825837-page-107?lang=fr.

[6] Garnot, B. (Ed.). (2001). Les victimes, des oubliées de l’histoire?. Presses universitaires de Rennes.

[7] Voir ma chronique https://theconversation.com/laffaire-de-betharram-ce-nest-pas-du-passe-interroger-lideologie-punitive-en-france-255242

[8] Un exemple : Nicolas Sarkozy, candidat à sa réélection comme Président de la République, qui déclarait : « Je propose aux Français de rompre réellement avec l’esprit, avec les comportements, les idées de mai 68 » (discours du 29 avril 2007)

[9] Gros, G. (2010). Philippe Ariès: naissance et postérité d’un modèle interprétatif de l’enfance. Histoire de l’éducation, (125), 49-72.

[10] https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/etudes-enquetes/barometre-confiance-politique/

[11] Naouri, A. (2016). Une place pour le père. Média Diffusion.

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